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Le manager factuel

20 Juin 2020

Le télétravail a fait émerger bien des choses. Le manager ne rencontre plus son équipe et gère chacun à distance, sans jamais pouvoir prendre un café ensemble et ressentir ce qui se passe réellement.

On ne se croise plus dans les couloirs et on ne peut plus s’observer lors des réunions stratégiques.

Désormais, la mission de management se résume aux faits. Le manager factuel a émergé. « Je te donne tes objectifs et j’attends les résultats pour lundi ». Il ne voit pas peiner son collaborateur, jonglant entre enfants et appels téléphoniques. Il n’est pas enclin à l’empathie car le champ des émotions a disparu derrière un écran.

Comment vivez-vous ce nouveau mode d’encadrement ? Quid de la partie humaine des relations en entreprise ?

Et vous ? Envie de compléter les faits par la panoplie des émotions, illustrant vos intuitions les plus perspicaces ?

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Gundula Welti

Comments

  1. Patrick Bourg Says: juin 21, 2020 at 12:39

    Ma première lecture de cette bulle a produit en moi une profonde interrogation sur ce qui y était affirmé:
    « Désormais, la mission de management se résume aux faits. », « Il n’est pas enclin à l’empathie car le champ des émotions a disparu derrière un écran. ».
    Et une « libre association » s’est immédiatement faite, que je me dois d’explorercomme toute intuition: et si le passage du management classique au télétravail était l’équivalent du passage de la psychothérapie traditionnel en face à face au divan de la psychanalyse qui supprime les affects visuels comme scorie génantes ?
    « Le manager ne rencontre plus son équipe et gère chacun à distance, sans jamais pouvoir prendre un café ensemble et ressentir ce qui se passe réellement »: ce n’est pas tout à fait vrai car dans l’entretient téléphonique individuel (n’oublions pas qu’il y avoir des entretiens collectifs via Skype et autres), il reste une chose très importante: la prosodie de la voie qui est une porte ouverte sur nos affects. C’est même comme cela qu’in utero un enfant ressent les affects maternels, il ne comprends ce qu’elle dit mais il ressent les variations mélodiques de sa voie; à tel point qu’à la naissance il est capable de reconnaitre sa voix. Donc il n’est pas certain que le management se résume aux faits dans le télétravail.

    Mais même si c’était le cas, ne serait ce pas un progrès ?
    Revenons à la comparaison avec le divan de la psychanalyse. Historiquement ce divan est un reste de la collaboration de Freud avec Breuer et leur travail sur l’hypnose. Freud abandonne l’hypnose pour justement la raison qu’il veut libérer l’analysant du pouvoir exorbitant qu’a l’hypnotiseur dans la directement et le management de la cure.
    Sa critique touche au fondement même de l’étymologie de « management’, « manu agiare »: emmener par la main comme on emmenait au manège les chevaux en les tenant par la bride (en les bridant !) à la main. L’éthique freudienne de la psychanalyse est que c’est l’analysANT qui doit diriger la cure (d’où le participe présent de « analysANT » proposé par Lacan) et non le psychanalyste dont le rôle est de gérer le cadre de l’analyse, permettant à l’analyse d’avoir lieu.
    On peut remarquer au passage qu’il propose une révolution ‘managériale’ justement en invitant le ‘manager’ à abandonner un management paternaliste où on prends le managé par la main, et où on continue à l’infantiliser puisqu’il n’a pas le droit à la parole (ou si peu). D’où les 4 ou 5 types de management qu’on enseigne actuellement en fonction du type de collaborateur auquel on a à faire face . D’où les managements participatif, délégatif, explicatif , directif (paternaliste): un 5° émerge, le management partagé.
    Le discours nous cantonne souvent à des rôles monovalents dans les rôles de managers: c’est un ‘directif’ ou un ‘délégatif’. Le neutre managérial c’est le multiple: être suivant les circonstances l’un des quatre ou cinq types de management. Pour cela il faut connaître les 5 possibilités et être capable de changer de «moi», de peau sans penser qu’on retourne sa veste.

    « « Je te donne tes objectifs et j’attends les résultats pour lundi ». Il ne voit pas peiner son collaborateur, jonglant entre enfants et appels téléphoniques. Il n’est pas enclin à l’empathie car le champ des émotions a disparu derrière un écran. »: oui, je te fixe le cadre de ton travail (l’objectif) et je te laisse libre de l’atteindre comme bon te semble car je te considère adulte et non comme un enfant qu’on promène par la main.
    « Il n’est pas enclin à l’empathie car le champ des émotions a disparu derrière un écran. »: d’abord on a vu que ce n’est pas tout à fait vrai (prosodie de la voie… quand ce n’est pas le bruit de fond de la maison !) et ensuite cela pose la question de l’empathie dans ce qu’elle pourrait avoir de délétère !
    L’empathie, « un observateur se projette dans les objets qu’il perçoit » (on retrouve cette idée dans les « neurones en miroir »), autrement dit « se mettre à la place de l’autre »: et c’est justement cette prise de pouvoir sur l’autre que Freud veut éviter et qu’il reprochait à l’hypnose. Voilà pourquoi l’analyste devra lui-même être analysé pour ne pas projeter son histoire personnelle sur l’analysant; et qu’ainsi il évitera que son empathie ne devienne une annexion pure et simple de l’autre, alors transformé inconsciemment en autre soi-même.

    « Comment vivez-vous ce nouveau mode d’encadrement ? »: pour moi l’encadrement et ses modalités ne dépendent pas du lieu de son effectuation (bureau collectif ou télétravail). Donc au sens strict ce n’est pas pour moi un nouveau mode d’encadrement, tout au plus un nouveau lieu: un management paternaliste le restera quelque soit les lieux de son effectuation, aussi bien au bureau qu’en télétravail. Pour prendre une comparaison sportive, les modalités de ma technique d’escalade restent les mêmes quelques soient les lieux. La structure reste la même si l’organisation change, la structure névrotique reste la même à travers les variations de ses organisation entre hystérie, névrose obsessionnelle et phobie.

    «  Envie de compléter les faits par la panoplie des émotions, illustrant vos intuitions les plus perspicaces ? »: on peut dans la schizophrénie rencontrer cette désagrégation des affects, cette dissociation des faits et cette discordance des pensées et donc cette rupture entre émotion et fait, mais en dehors de ce cas particulier je crois que les deux coexistent toujours.
    Par contre, je dois rester convaincu qu’autant il peut y avoir une observation scientifique objectives des faits (pas si facile que ça à obtenir tellement les biais cognitifs sont importants et utilisés de manière perverses dans la rhétorique (l’art d’avoir raison)), les affects sont toujours les miens avec leurs risques projectifs.
    Nous retrouvons le débat classique entre les purs empiristes (dont William James) pour qui les émotions proviennent de la traduction des sensations au contact du monde extérieur et les idéalistes (Kant) pour qui les émotions sont strictement les miennes et donc subjectives: et distinctes des sensation (ce qui fait que le même vin n’est pas pour différentes personnes le ‘même’ vin au niveau des émotions alors que nos sensations proviennent pourtant de la même bouteille)(cf. Wittgenstein).
    * Pour W. James: les émotions sont directement liées à la sensation : « les modifications corporelles suivent directement la perception du fait qui est à la source de l’excitation, et que le sentiment de ces mêmes modifications, tel qu’elles se produisent est l’émotion »
    * Pour Wittgenstein: indépendance entre sensation et émotion :« à la différence des sensations, les émotions ne nous apprennent rien sur le monde extérieur », car mes émotions n’appartiennent qu’à moi. Pour Wittgenstein les émotions « n’ont pas de dimension cognitive ou objective »

    En conclusion, je ne suis pas sûr que le télétravail soit un tel changement quant au fond ou si nocif que ça, voire même le contraire !
    J’ai même eu certains échos qui louaient la disparition des réunions barbantes et inutiles (sans parler de la perte de temps) et de la délégation inhérente à la situation avec effet de responsabilisation et d’autonomie.

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