L’arbre magique

15 Juin 2019

La loi de Murphy s’est déchaînée pour Sandrine ce jour-là : une crevaison en allant au bureau, un client mécontent, un collègue odieux, le patron 45 minutes en retard pour la réunion, l’ordinateur qui plante. Sandrine vacille entre colère, exaspération et l’envie de pleurer.

Une collègue propose de la ramener le soir en voiture à la maison et se fait inviter pour boire un verre.

En traversant le jardin, Sandrine s’arrête devant un arbre, pose ses deux mains sur le tronc, s’appuie, prend une grande inspiration. Ensuite seulement, elle ouvre la porte.

A la surprise de sa collègue, la Sandrine maussade est maintenant rayonnante. Elle joue avec ses enfants, embrasse son mari et semble parfaitement gaie et heureuse.

Sandrine explique : « le soir en rentrant, je dépose mes soucis du jour au pied de mon arbre magique. Je lui demande de me les garder pour que je puisse me consacrer pleinement à ma famille.

Le matin je vais pour les reprendre, mais l’arbre a fait disparaître magiquement la plupart de mes soucis pendant la nuit ! »

Et vous ? Où pourriez-vous déposer vos soucis pour qu’ils ne s’insinuent pas dans d’autres aspects de votre vie où ils n’ont aucune raison d’être ?

Partager

Gundula Welti

Comments

  1. Patrick Bourg Says: juin 16, 2019 at 11:25

    « Ce ne sont pas les choses qui nous troublent,
    mais
    l’opinion que nous nous faisons des choses »
    (Épictète: +50 à 125 )

    «L’important n’est pas la manière dont l’injure est faite,
    mais celle dont elle est supportée»

    Sénèque (-1 à +65)

    L’arbre magique est une allégorie du travail philosophique que propose Epictète, Sénèque et les stoïciens: et qui est d’être conscient de notre rapport projectif au monde !
    Mes soucis sont proportionnel à l’opinion que j’en ai !
    Bien entendu, on retrouve l’essence de la philosophie stoïcienne: je ne retiens comme problème QUE les choses sur lesquelles je peux avoir une action correctrice: si j’ai mal et que je n’ai aucun remède à ma disposition, je n’ai pas mal. Pas mal, dans le sens où il serait stupide que j’hystérise une douleur physique contre laquelle je n’ai aucune action possible. Je ne ferais alors qu’augmenter mon soucis et ma douleur.
    Et « magique » est bien le mot approprié: Freud comprend vite vite les dégâts de « la toute puissance de la pensée », son fonctionnement magique: après tout quand j’évoque d’un mot un éléphant, je le rend présent à mon auditoire (exemple de Lacan): je rends présent par le langage ce qui n’est pourtant pas là physiquement: puissance et dégât de l’imaginaire. « La magie colorée des mots » dit un auteur dont le nom m’échappe.
    Deux exemples de cette magie m’ont particulièrement fait réfléchir: je les dois à Frege (mathématicien-philosophe du Cercle de Vienne): Sens et Dénotation (Über Sinn und Bedeutung), 1892.
    Quand nous parlons de « la volonté du peuple », cette expression a pour nous tous un sens (Sinn) et pourtant elle n’a aucune dénotation (Bedeutung): je ne peux pas montrer concrètement du doigt une « volonté du peuple ». Par contre, si je parle du suffrage universelle, je peux indiquer l’acte de mettre un bulletin de vote dans une urne: donc sens et dénotation. Le deuxième exemple, plus délicat, concerne la question de l’existence de Dieu: Frege fit le même raisonnement que pour la « volonté du peuple »: Dieu a un sens mais pas de dénotation.
    Bien entendu, on retrouve la trichotomie kantienne entre opinion, croyance et connaissance: l’opinion n’a aucune certitude subjective et objective, la croyance a une certitude subjective (je crois en Dieu) mais aucune certitude objective, la connaissance (scientifique) a une certitude subjective et objective (sens ET dénotation).
    « Et vous ? Où pourriez-vous déposer vos soucis pour qu’ils ne s’insinuent pas dans d’autres aspects de votre vie où ils n’ont aucune raison d’être ? »: ce ne sont donc pas mes soucis que je dois déposer, mais la manière dont je les fabrique !

    Mais derrière tout ceci se profile peut être l’un des débats les plus importants de l’histoire de la philosophie: celui entre entre l’empirisme (Hume)(qui a un poids important dans la pensée anglo-saxonne) et l’idéalisme (Kant).
    Pour évoquer ce débat brièvement j’évoquerai les différences d’approche William James d’un côté et Peirce et Wittgenstein de l’autre.

    Ci-joint un article que j’avais écrit sur le vin:
    James (le frère de Henry, l’écrivain) est l’homme pour qui « la fin justifie les moyens » ; par opposition avec ceux pour qui« la fin est dans les moyens ». Cela donne le couple diabolique Parker–Rolland : production, à des fins commerciales, d’un vin marketing standardisé, car plus rentable. On dit aux gens, ce qu’est un « bon » vin et on part en croisade pour les convertir. C’est une conception messianique du vin, à l’image de l’Amérique de Bush qui doit porter la bonne parole au monde entier : sorte de croisade ou de djihad vineux (un vin inconstant est un infidèle qu’il faut ramener dans le droit chemin du ‘bon’ goût). Or vous qui m’écoutez ici : que faites après avoir bu un vin, que celui-ci soit constant ou inconstant ? Bien entendu, vous, pour qui l’inconstance est une seconde nature, vous ne pouvez que rentrer chez vous ! Parker, lui, veut un vin fidèle : vous ne pouvez pas le comprendre !
    James dit très clairement « la manière habituelle de penser » qu’il rejette : « notre manière habituelle de penser à propos de ces émotions est que la perception mentale d’un fait excite l’affection mentale que l’on nomme émotion, et que ce dernier état d’esprit donne naissance à l’expression corporelle… ». Il récuse ni plus ni moins la thèse kantienne que « nous ne connaissons a priori des choses que ce que nous y mettons nous-mêmes », la thèse qui pose la subjectivité du dégustateur comme première.
    Pour James les émotions sont directement liées à la sensation : « les modifications corporelles suivent directement la perception du fait qui est à la source de l’excitation, et que le sentiment de ces mêmes modifications, tel qu’elles se produisent est l’émotion ». Autrement dit, on retrouve un empirisme anglo-saxon radical : mes émotions sont directement causées par l’extérieur : je n’intervient pas comme sujet de l’observation, je suis esclave de mes sensations qui règnent en maître. Cette causalité extérieure de nos émotions nous amène à la porte de la paranoïa, qui est une maladie de la causalité.
    À cela répondent les positions de Peirce et Wittgenstein (entre autres):
    1. Le pragmatisme de Peirce.
    Le pragmatisme de Peirce est à l’opposé : il reprend les acquis du criticisme, de l’idéalisme kantien (l’idée du sujet prime sur l’objet). « Nous inférons la matière (d’un vin, ici) à partir de ses qualités (de celles que subjectivement nous lui trouvons et qui sont souvent celles de notre éducation) » (Peirce).
    Bref, il est ici reconnu, à l’instar de Spinoza, que « toute observation est une entreprise chargée de théorie » (le physicien Paul Langevin, je crois), que « l’espace est isomorphe des concepts qui le saisissent » (Thom, Médaille Field de maths). Ma dégustation du vin n’appartient qu’à moi, qu’à mon monde de représentations. Vouloir en faire un livre de cotation des vins, à usage universel, serait donc un fascisme de ma pensée que je prends pour la pensée.
    2. Wittgenstein : indépendance entre sensation et émotion.
    Il précise la subjectivité de nos émotions : « à la différence des sensations, les émotions ne nous apprennent rien sur le monde extérieur », car mes émotions n’appartiennent qu’à moi. Pour Wittgenstein les émotions « n’ont pas de dimension cognitive ou objective » : les émotions « colorent » nos pensées.
    Et pour compliquer le tout, mes pensées colorées par l’émotion ne seront accessible, à moi et aux autres, que par le biais du langage. Or, « les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde ». Ma subjectivité de dégustateur va être amplifiée par mes propres capacités langagières : le choix des mots pour le dire. Il faut aller jusqu’à oser dire que pour un être humain –qui habite dans le langage (Heidegger)–, il n’y a pas de dégustation en dehors du langage. La moindre dégustation est une « entreprise chargée de théorie », même si je ne me la verbalise pas de manière explicite. N’est ce pas partie intégrante de la jouissance d’une dégustation, que d’en parler avec les autres ? Parler de ses émotions et non d’un goût régi par l’orthodoxie régnante.

  2. Patrick Bourg Says: juin 16, 2019 at 12:15

    Mais il pourrait y avoir d’autres lecture de ton texte:
    On sait que l’être humain connait des oscillations cliniques observables (« quant aux effets ») sous tendues par des problématiques communes (quant à « l’essence » ou à la « nature »). Ainsi l’oscillation entre anorexie et boulimie-vomissement, ainsi la bipolarité entre dépression et excitation maniaque.
    On peut alors se demander si le rituel magique (de déposer ses soucis au pied de l’arbre) n’a pas favorisé un basculement de l’abattement dépressif vers l’euphorie maniaque mais sans rien changer à la problématique de fond ?! C’est juste alors la couleur de la peinture qui a changé (du noir vers le rose, à l’instar du pessimiste qui devient optimiste sans aucune modification profonde: on reste dans le désir de certitude (positive ou négative)). Après tout, on n’est pas très loin du rôle magique du rituel religieux ou de l’effet placebo !
    On peut aussi y voir une vison anti féministe: une femme doit toujours être de bonne humeur et disponible pour son entourage familiale !!! Alors il faut dire le droit des femmes à rester de mauvais poil car rester de bon poil ne serait qu’une prolongation d’un machisme ambiant.. si bien relayé par les femmes elles mêmes !
    Enfin on peut avoir une lecture psychanalytique de la Loi de Murphy: qu’elle soit la projection inconsciente d’un désir de rater et non le fait d’une mauvaise fortune extérieure. Pourquoi un désir de rater ?: parce que « seul le pire est sûr » dans le sens où quand je suis dans le pire, les choses ne peuvent qu’aller mieux (je suis donc dans l’espoir) alors que lorsque je suis dans l’euphorie, je sais que ça ne va pas durer (ce qui est très désagréable): pour que ça cesse autant rater tout de suite ! Pendant la guerre de 14-18 on voyait des soldats minés par la peur de mourir qui partaient tout seul vers les tranchées adverses… et se faire tuer… au moins l’attente avait cessé. Freud s’est même demandé (devant les nombreux ratages des couples) si le but du couple n’était pas… le ratage (et en plus on peut en accuser l’autre !).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *