La marche socratique

19 Oct 2019

En manque d’exercice je suis tentée d’annuler mon cours d’italien. Au lieu de cela, je propose à ma prof de faire cours en marchant ! Nous voilà parties sur 5 km de marche et de bavardage en italien. A mon retour, mon époux me demande si j’ai fait une marche socratique.

Je découvre sur Internet que déjà dans l’Antiquité, maîtres et disciples marchaient beaucoup. Socrate enseignait et questionnait au cours de ses promenades au marché et nombre de dialogues de Platon démarraient lors d’une rencontre fortuite, dans la rue.

Pour Nietzsche, on ne peut faire confiance qu’aux vérités ou énoncés qui nous viennent en marchant. Selon lui, la marche crée et favorise une disponibilité à certaines pensées et les pensées nées en marchant sont plus authentiques !

Vous me voyez venir ! Avec qui pourriez-vous déambuler pour donner raison à ces philosophes ?

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Gundula Welti

Comments

  1. Patrick Bourg Says: octobre 22, 2019 at 3:20

    Gundula je vais te contrarier amicalement dans ta question même « Avec qui pourriez-vous déambuler pour donner raison à ces philosophes ? »: pour donner raison à ces philosophes il faut déambuler avec personne (qui est à la fois quelqu’un et personne !) ! L’important est de déambuler avec quelqu’un qui n’est personne en particulier. Un peu comme un psychanalyste dans sa neutralité bienveillante.
    La question qui se pose indirectement est de savoir où se niche l’efficacité intellectuelle de la marche: dans la marche elle même ou dans la personne avec laquelle on marche ?
    On sait que Nietzsche le marcheur dans l’Engadine disait du voyage qu’il consiste à partir pour partir sans l’espoir d’arriver, c’est à dire que le ‘voyager’, comme le ‘marcher’, ne dépend pas d’un but ou d’un environnement précis. L’ob-jet n’est pas essentiel au voyager ou au marcher (l’inconscient est à l’infinitif dont sans sujet grammatical), un peu comme une manière de raisonner correctement est indépendante des objets sur lesquels elle s’applique.
    Et le mélancolique est celui sur qui « s’abat l’ombre de l’objet » , qui ne peut pas faire son deuil de l’objet.
    « Quiconque aspire à quelque liberté de penser, doit se priver pour un long temps du droit de se sentir autre chose qu’un errant sur la Terre. Je ne dis pas un voyageur, car l’homme qui voyage se propose un but final. Or un tel but n’existe pas. L’errant doit bien observer, tenir ses yeux bien ouvert sur le train du monde ; il doit donc interdire à son cœur toute attache un peu forte aux choses particulières, et toujours maintenir en lui cette humeur de vagabond, qu’amuse tout ce qui change et passe » Nietzsche

    La marche gagne à être posée comme une allégorie de la dé-marche intellectuelle, de l’errance qu’est la théorisation originale. La marche dans sa dynamique élémentaire consiste à se déplacer entre deux points, exactement comme le « penser, c’est lier » de Kant: marcher c’est re-lier des idées entre elles : il y a la même dynamique, la même structure, la même topologie.
    On retrouve la démarche de Spinoza: « De même que les pensées et les idées des choses sont ordonnées et enchaînées dans l’esprit, de même les affections du corps ou images des choses sont très exactement ordonnées et enchaînées dans le corps », « L’ordre et la connexion des idées sont les mêmes que l’ordre et la connexion des choses » : c’est un peu l’idée que le « penser » s’étaye sur le « panser »: j’apprends à compter intellectuellement en commençant par compter sur mes doigts, cet apprentissage intellectuel est en continuité avec mon corps (« syntonie corporelle » chez Piaget). (Montaigne: « Montaigne ne penserait pas s’il ne se pensait et il ne se penserait pas s’il ne pa(e)nsait son corps »  disait un critique de Montaigne dont j’ai oublié le nom).

    Mais la marche avec quelqu’un peut avoir un autre intérêt: de la même manière que la marche est le déplacement entre deux points, la (dé-)marche intellectuelle est la marche d’un dia-logue entre deux personnes qui font le point. Bien entendu, je peux jouer les deux rôles, les deux personnes mais alors le risque de collusion d’intérêt entre moi et moi augmente ! L’idée même d’un processus dynamique correspond à l’idée d’un entre deux (le « speakING partner »). C’est d’ailleurs exactement cela la fonction du psychanalyste (en personne !): être une instance neutre (donc indépendante de tel ou tel analyste particulier) qui par sa seule présence favorise la parole de l’analysANT, qui ainsi peut entendre ce qu’il dit à l’analyste (sans la présence duquel il n’aurait pas verbaliser tout court et pas de de la même manière) et donc interpréter ce qu’il vient de dire.

    C’est aussi l’idée de Winnicott (pédiatre et psychanalyste) avec l’importance du « playING » chez l’enfant: c’est dans le gérondif de l’enfant en train de jouer (marcher) que celui ci se construit et expérimente ses théories (il se casse la figure tant physiquement qu’intellectuellement… jusqu’à ce que ça tienne debout !).

    La marche c’est aussi l’idée du calcul différentiel (dx) dont Leibniz est un précurseur: c’est ainsi qu’il pensera notre rapport à la mort de façon original en pensant que la mort n’aura d’importance qu’en fonction de la marche de notre vie qui a précédé. Pour lui la mort d’un enfant est une catastrophe car il n’a pas eu le temps de marcher, de vivre avant.

    La marche c’est aussi le fabuleux ‘homme qui marche’ de Giacometti, le sculpteur : la marche comme chute sans cesse différée.

    L’idée de la marche est donc l’idée du mouvement en train de se faire, l’idée même de la dynamique (aussi bien physique qu’intellectuelle). Et cela depuis le philosophes grecs péripatéticiens jusqu’aux philosophes du devenir (Héraclite, Montaigne, Nietzsche, Heidegger, etc).

    « Qui observe ? On ne fait que comparer » (Henri Michaud) est la prise de conscience du fonctionnement humain tant sur le plan biologique qu’intellectuel: et comparer c’est relier deux états différents.

    «  Avec qui pourriez-vous déambuler pour donner raison à ces philosophes ? »: je n’irai pas jusqu’à dire qu’on peut cheminer avec n’importe qui comme « speaking partner » mais pas loin ! On remarquera que les chats sont des très grands psychanalystes: ils favorisent notre parole dans la suspension (‘épochè’ grecque) de tout jugement positif ou négatif ! C’est ainsi que se fait l’accouchement socratique issu d’une mère sage femme (maïa d’où la maïeutique). Une activité intellectuelle s’étaye toujours sur une activité corporelle qui lui sert d’intuition (thème repris entre autre par Hume et par Piaget dans sa notion de « syntonie corporelle »).
    Il faudrait sans doute aussi évoquer Bergson et sa notion de temps comme « durée » : la marche nous fait sentir cette durée, cette variation mélodique continue qui se déroule pas après pas et qui préfigure à la démarche intellectuel qui se déroule… pas à pas.

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