La chambre aux miroirs

02 Nov 2019

Une jolie jeune femme, très sûre d’elle fait couvrir les murs et le plafond de sa chambre de miroirs. Elle s’y contemple, se pavane et en sort chaque jour pleine d’assurance, prête à faire son effet.

Son petit chien hargneux s’y faufile en douce et découvre plein de chiens hargneux. Il grogne et aboie violemment. Le petit chien s’épuise et meurt dans ce vain combat.

La jeune femme découvre le corps inanimé de son petit chien et veut faire condamner la porte de la pièce mais une vieille sage lui suggère : ces miroirs sont comme la vie ; ils sont neutres !

Selon ce que nous envoyons au miroir, le reflet nous le rend : peur, joie ou encore tristesse.

Dans chaque moment de vie – comme dans un miroir – nous ne voyons jamais que notre seule image.

Et vous ? Que vous renvoie le miroir de votre vie ?

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Gundula Welti

Comments

  1. Patrick Bourg Says: novembre 10, 2019 at 3:55

    «  Que vous renvoie le miroir de votre vie ? »: réponse à cette question est quasiment impossible car même s’il y a la réalité physique du miroir avec ses propres capacités déformantes, je n’aurai accès qu’à mon interprétation personnelle de l’image renvoyée (de ce point de vue, il n’y a pas de miroir neutre). Et alors répondre à la question revient à connaître son inconscient c’est à dire ce noyau en grande parti inconscient qui préside à mes interprétation du monde à travers les images que j’en aie. Pour répondre à cette question il me faut donc connaître ma logique inférentielle (en grande partie inconsciente) c’est à dire les théories que j’utilise pour interpréter les images que j’aie du monde.
    Il y a une ambiguïté du mot image: soit on prend dans son sens classique d’image visuelle, scopique, soit on le prend dans un sens beaucoup large (cf. Charles Sanders Peirce inventeur de la sémiotique moderne) et alors il y a des ‘images’ sonores, olfactives, etc (on retrouve cette idée chez Françoise Dolto). Chacun de nos sens nous renvoie une ‘image’ qui n’est donc pas que scopique. On sait que l’odorat fut l’objet d’un de nos premiers refoulement. Et ce n’est pas près des s’arrêter car toute une industrie (déodorant et autres détergents…) y gagne tellement d’argent.

    Nous voyons donc que nous sommes en présence d’une double déformation : celle liée à la production technique de l’image (miroir plus ou moins déformant et réduction de l’ensemble des images (sonores, olfactives, sceptiques, etc) aux seules images visuelles) et celle liée à notre lecture de cette image. Notre propre lecture est aussi double car il y a celle de mon oeil biologique (si je suis daltonien par exemple, un vert peut virer au rouge ! La couleur est une propriété de l’oeil et non de l’objet) et l’interprétation mentale que j’en fais (l’émotion ressentie sera différente d’un sujet à l’autre…).

    « L’espace est isomorphe des concepts qui le saisissent » R. Thom (médaille Fieds de mathématiques)

    « Le stade du miroir » dans notre formation: prenons un enfant dans les bras de sa mère, les deux étant devant un miroir. On sait que que notre activité mentale précoce est la comparaison: (Frege) nous savons, par exemple, dire qu’il y a le même nombre de couteaux et de fourchettes que d’assiettes avant même de savoir les compter. L’enfant va répérer la comparaison de deux images: celle dans le miroir où il voit deux visages (‘lui’ et sa ‘mère’: je mets des guillemets car à ce stade il ne fait pas encore la différence entre les deux) et celle directe où il ne voit que le visage de sa mère. Par ailleurs, il y a des images dont les mouvements dépendent de ‘lui’ (en train de se construire comme ‘je’) et d’autres mouvements indépendants de sa volonté. De cela va découler la possibilité de déduire moi et toi; à partir de cet « ici en deux » initial (expression très heureuse du poète français André du Bouchet).

    Narcisse se noie de se regarder dans l’eau qui reflète sa seule image visuelle: comment interpréter cette allégorie ?
    Contrairement à ce qu’on a pu dire, Narcisse ne s’aime pas trop. En effet, dans cette expérience de son image visuelle dans le miroir de l’eau, Narcisse se voit réduit à cette seule image visuelle, scopique (un peu comme Marilyn qui est réduite à la seule plasticité d’une icône de cinéma): or un être humain, dans la complexité multifactorielle qui est inhérente à son humanité, est plus qu’une simple image visuelle. Narcisse ne peut donc pas s’aimer puisqu’il est réduit au fétiche de son image qui réalise une véritable perversion de son être entier. L’icône nous fait d’icôner.

    On remarquera au passage que les religions se sont emparer de cette problématique: faut il représenter ou non Dieu ? Voire la bataille rageuse entre iconophile et iconoclaste, l’interdit d’aimer ‘veaux d’or’ et autres icônes.

    Le petit chien que la belle jeune femme retrouve mort mérite d’être pris comme une allégorie de nous même: le petit chien c’est notre double enfant lorsque nous sommes encore dans l’animalité du pulsionnel. Nous faisons alors du Larsen avec nous même: n’oublions pas que la petite amie de Narcisse était la nymphe Echo !!! Le petit chien c’est nous lorsque nous sommes incapable de prendre du recul, de la distance (donc celle par rapport aux fétiches). Dans le Faust de Goethe, le diable se déguise en petit chien ! Pour chasser les animaux les chasseurs ne se privent pas d’utiliser ces leurres et hapeaux qui attirent leurs semblables.

    Il est dit que cette femme était belle. Cela permet de faire remarquer justement la perversion (pervertir c’est étymologiquement dévier du cours de son chemin) que notre époque moderne a fait subir à l’idée de beauté. Du temps des grecs anciens la beauté était affaire d’harmonie, de bon rapport entre les éléments d’un ensemble: le nombre d’or, par exemple (cf. Cicéron: « une belle femme n’est pas celle dont on vante la jambe ou le bras, c’est celle dont un ensemble de formes retire aux détails l’admiration » ).
    De nos jours la beauté est aliéné et réduite à la seule esthétique visuelle, soutenue par l’industrie du maquillage pour cacher nos prétendus défauts visuels (ah, complexe de castration quand tu nous tiens !). Nous nous maquillons donc pour que le miroir nous renvoie la ‘bonne’ image sans défaut, celle-ci étant l’image conforme à la dictature de notre surmoi social (serait ce une figure masquée et maquillée d’un certain fascisme, d’un impératif de mise en conformité ?) !

    Revenons à la question initiale: « Que vous renvoie le miroir de votre vie ? »
    Lorsque je vois des images de moi-même à des temps de vie différents dans ce miroir, je peux en déduire qu’il y a quelque chose de ‘moi’ qui est commun à ses différentes images, quelque chose qui persiste quand tout change. Mais alors cela veut dire que mon «’moi’ profond n’est pas de l’ordre de la consistance d’une image puisqu’il est ce quelque chose, ce « je ne sais quoi et presque rien » commun à différentes images et qui insiste mais ne consiste. Ces images sont comme des étants (ce qui est concrètement à un instant précis comme une image d’une fonction) de moi-même dont je dois déduire ou induire l’être (de ces différents étants) en lui même invisible (Heidegger n’est pas loin !).
    Souvenons nous de l’énigme de la Sphinx à Oedipe: « quel est cet être qui marche à quatre pattes le matin, à deux pattes le midi et à trois pattes le soir (le veiller avec sa canne) »: réponse l’Homme: Oedipe a su se défaire, se déprendre des trois images du miroir pour en extraire la « substantifique moelle » de l’Homme.

    Ce n’est pas le miroir qui m’informe mais moi qui l’informe !
    Il n’est pas inutile de rappeler que « psyché » renvoie à « un grand miroir mobile parce que la la personne qui s’y regarde s’y voit belle comme Psyché » (héroïne d’une beauté exceptionnelle -du conte d’Apulée- et dont s’éprends Eros-Cupidon ). Et les Dieux font injonction à Psyché de ne pas chercher à voir Eros qui vient la retrouver chaque soir dans sa couche au risque de perdre cet amour. On connait la suite, n’y tenant plus, ne tenant plus au fait de ne pas voir son divin amant, elle allume une lampe à huile: l’amour se réveille… et disparait à jamais ! Les Grecs préféraient les allégories aux traités de philosophie: ils nous livre ici l’idée que l’amour ne survit pas au miroir du visuel, à la pornographie de l’image où TOUT est montré, et que justement l’érotisme commence avec le parcellaire qu’induit par la disparition de l’image et la mise en avant du verbe lorsque l’image est congédiée. Pour Gorge Bataille, l’érotisme commence avec le verbe et que dire des psychanalystes qui pour favoriser le verbe introduise le divan qui interdit le voir ?! On peut aussi y voir là la différence entre l’animal (le petit chien) humain et l’humain (lorsqu’il s’extirpe de son animalité) comme un passage de l’image aliénante au verbe libérateur: auto-nomie: capacité à nommer par soi-même ! ‘Ad principio erat verbum »: « au début était le verbe et le verbe s’est fait Dieu »: voilà la Genèse !

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